carte des piliers

L'autre le danseur et la pierre

Parfois quand je regarde quelqu'un j'ai envie de son corps. J'ai envie de le lui voler et de me mettre dedans comme on porte un vêtement. J'imagine la sensation de sa peau sur la mienne, de ses muscles solides qui gonflent mes bras. Le mécanisme de ses longues jambes qui se plient comme les pattes d'une araignée et me hisse plus haut que je ne peux voir. Je lui ai volé la grandeur, la force, la légèreté de son corps. Parfois je vole celui d’un homme, d’autres fois celui d’une vielle femme. J’aime surtout les corps qui bougent.

Quand je vois un danseur je me projette à sa place, dans ses mouvements, dans sa peau. J’en raffole. J'ai bien conscience que ce que j'imagine n'est pas égal à ce qu'il ressent véritablement. Pourtant quand je les regarde, les danseurs de Butō, je sens ma peau qui tiraille, brulante, sous la couche de pâte blanche qui la recouvre. Mes muscles sont figés dans l'atmosphère lourde et froide de la pénombre. Tout mon corps est contracté, opaque tel une sculpture de marbre. Je sens tout le poids de ce corps imaginaire. Mais il ne me fait pas mal, il ne souffre pas de sa rigidité. Mes membres ne tentent pas d’imiter cette sensation, ils ne bougent pas. Le corps que je sens n’est pas physique. Je le vois se déplacer, je connais sa matière, mais personne ne le perçoit.

Mon corps imaginaire aime aussi devenir un objet. Souvent c’est une pierre. Inerte. Je le sens rond, tel un galet. Sentir la surface douce et courbée sur mon dos et la densité à l’intérieur de mon corps est agréable. Comme si mes cellules de chair et de sang devenais minérales, je sens la crainte qu’un choc résonne dans une faille et me fende en deux. Ma pierre est fragile. J’aurais aimé être un silex. Comme ceux qu’on trouve sur les plages de Normandie, noir d’ébène, aussi lisses que les vagues et tranchants comme le verre. Mais je ne sens pas cette dureté-là. Mon corps minéral est un caillou.